Le Pilier Central du Frêney au Mont Blanc — carnet d'une course mythique

Le Pilier Central du Frêney au Mont Blanc — carnet d'une course mythique

Massif : Mont-Blanc
Dénivelé : ~3300m approche & voie
Difficulté : TD+ (mixte neige/glace)
Date : juillet 2024

Le sac est lourd, l'altitude se fait sentir, mais ça n'a aucune importance. Le rocher est d'une pureté incroyable. Coincer la main, inspirer, monter le pied, expirer. Un mouvement après l'autre, je grappille des mètres sur cette longueur magnifique rayant la Chandelle du pilier du Frêney. En bas, le glacier du Frêney est devenu abstrait — une texture grise lointaine que je ne regarde plus. Au dessus ce monolithe de granite, et le ciel. Juste ça.

La chandelle du Pilier du Frêney, la cordée de Clovis à la fin de la traversée

Cette course, c'est avant tout une histoire d'amitié. Un vrai pote sans tabou, fiable, compétent, bien câblé, solide. Mais surtout un pote avec qui on se marre, et c'est l'essentiel quand tu pars en montagne pour l'une des courses les plus ambitieuses que t'as jamais fait. Cette course fait rêver bien des alpinistes par bien des aspects, elle impressionne aussi. Il faut dire que l'endroit a une aura particulière. En 1961, une cordée de légende — Bonatti, Mazeaud, Gallieni, Oggioni, Kohlman, Guillaume et Vieille — est prise dans une tempête cataclysmique lors d'une tentative de première. Quatre d'entre eux ne reviennent pas. Le pilier sera finalement gravi quelques semaines plus tard par une équipe franco-britannique. Cette histoire ne pèse pas lourd quand on s'encorde — mais elle est là, quelque part gravée dans la roche comme on dit.

Toutefois, du moment que nous avions pris notre décision d'y aller ensemble, nous étions sereins. Pas serein de faire la course, ou que tout se passe bien, mais serein de partager un moment inoubliable en montagne.


L'idée est donc grossièrement, de rentrer chez nous en passant par une des voies les plus emblématiques du massif, et accessoirement par son point le plus haut. Simple, basique.

Nous partons de nuit, du fond de la vallée du Val Veny chez nos voisins italiens. 2400m de dénivelé, ainsi qu'un glacier du Brouillard tourmenté nous séparent du bout de tôle censé nous abriter pour la nuit suivante. Difficile d'expliquer pourquoi, mais de nuit, le temps ne s'écoule pas de la même façon. Tout semble plus facile, plus rapide. Lorsque le corps marche et que la seule distraction que l'on a sont les 5m² éclairés devant nous par la frontale, l'esprit allégé est ailleurs. Imaginer les longueurs à venir, se remémorer le contenu du sac, penser à la chérie qui doit se préparer pour aller travailler à cette heure-ci, imaginer les bestioles frôlant les fougères alentours. Ces douces dérives de l'esprit parfois interrompues par une branche qui craque ou un buisson qui tressaille me font perdre la notion du temps. Nous arrivons en un claquement de doigt aux abords du refuge Monzino qui semble à peine s'éveiller, nous permettant de faire une courte pause et d'engloutir les viennoiseries qu'on s'était mises de côté. La suite de l'itinéraire est plus alpin. D'abord une moraine à traverser; quelques pierres décrochées par les ongulés nous précédant ne tombent pas loin, nous mettons le casque. Le soleil se lève progressivement lorsque nous atteignons les abords du glacier du Brouillard. Le timing est parfait, nous verrons mieux les trous ! Une fois pris pied sur le glacier, nous traçons notre chemin entre crevasses béantes et séracs impressionnants.

Les ponts de neige sympathiques du glacier du Brouillard

Nous arrivons au bivouac aux alentours de 10h du matin. La cabane originale d'Eccles est à moitié éventrée par des tempêtes passées, à moitié remplie de neige aussi. La nouvelle, récemment construite, est elle déjà complète, tant pis nous prenons place dans la décapotable. Nous passons l'après midi à manger, boire et lézarder au soleil. Nous allons reconnaître ce qui nous attend pour le lendemain. La fin du glacier à remonter jusqu'au col, puis l'inconnu derrière. La nuit sera courte.

L'ancien bivouac Eccles qui tire un peu la tronche

Après un réveil que certains qualifieront de matinal, nous avalons le petit déjeuner préparé la veille et un maximum de thé. À 2h30, nous prenons la route pour le col. Une crevasse nous barrant le passage nous force à faire demi tour et nous fait perdre du temps. Une fois au col, la faible lueur de la lune descendante nous dévoile le cheminement. Le glacier du Freney est raide et strié d'énormes crevasses. L'attaque n'est pas évidente de notre point de vue. Après un rappel et une traversée malcommode nous prenons pied sur le glacier inhospitalier, c'est le début de 2 heures d'errance pour trouver l'attaque de la voie. Rien ne correspond au topo appris par cœur, nous explorons les combes l'une après l'autre sans résultat. La motivation vacille, mais nous persévérons jusqu'à tomber par hasard, sur un bout de corde suspendu au milieu du rocher, enfin. Les crampons dans le sac, place au beau granite. Affamés de grimpe et galvanisés par la découverte du départ de la voie, nous dévorons le socle du Pilier du Freney. Pas si vite que ça visiblement, une cordée que nous apercevons de loin nous rattrape à une vitesse fulgurante. Il s'agit de Clovis et son compagnon de cordée, tous deux du GMHM qui s'entraînent pour une expédition à venir! Ils nous doublent sans gêner dans un surplomb caractéristique du socle.

Certains passages en neige nous font remettre ponctuellement les crampons, mais nous évoluons sans douter, avec fluidité et à notre rythme. Le socle se termine par le passage délicat d'une arête improtégeable, nous conduisant au pied de l'iconique chandelle, vertigineuse.

Nous y sommes. Ce monolithe de granite, et le ciel. Juste ça.

Nous prenons le temps de passer chaque longueur difficile. Rien ne sert de se précipiter ici. Rester concentré malgré la fatigue, l'altitude, le vent, grimper proprement, ne pas bâcler les manips. Je sors en second de la dernière longueur dure, une renfougne gelée dans un toit, abominable, surtout avec le sac lourd que j'ai maladroitement gardé sur le dos. Exténué, je prends quelques minutes pour reprendre mon souffle. Théo en profite pour repartir en tête. Longueur après longueur, puis pas après pas dans la neige nous atteignons d'abord le Mont Blanc de Courmayeur, puis enfin, après une traversée interminable, le sommet du Mont Blanc.

Il est 21h30, c'est sans doute le plus beau coucher de soleil de mon existence, l'émotion qui m’envahit est indescriptible. Nous n'avons plus la force d'échanger des paroles, mais elles seraient superflues de toute manière. Le soleil termine sa course sous nos yeux dans un dernier déchaînement de couleurs flamboyantes, nous invitant à finir la route jusqu'à l'abri Vallot, où nous nous écroulons littéralement, le corps vidé mais l'esprit rempli.


Aux alentours de 4 heures du matin, des bruits métalliques nous tirent de notre torpeur. Ce sont les prétendants au sommet du jour par la voie normale, venant faire une pause à l'abri du vent et du froid. Nous nous réveillons doucement, et décidons d'attaquer la redescente de bonne heure. Sur la route nous croisons Clément et Lucien, deux amis redescendant victorieux. Cela fait plaisir de voir des visages familiers. Le retour est agréable sous le soleil matinal, nous atteignons les Houches sur les coups de 11 heures sans nous presser, des souvenirs pleins la tête. Merci Théo.

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